Bibliographie
Liste des publications de
Bernard Brunhes (1867–1910) comme auteur premier ou comme auteur secondaire.

[cotes BCIU de Clermont-Ferrand (Patrimoine, Lettres 2 ème – 3ème
cycle et Sciences / Cézeaux) ainsi qu’à la BIBLIOTHEQUE NATIONALE de
FRANCE (Tolbiac)].
« L’ inclinaison magnétique
en Europe dans le passe et l’argile métamorphique de Pontfarein
(commune de Cezens dans le cantal) »
Rev. Hte Auvergne, VII, 1905, p. 398-405
On sait qu’une aiguille aimantée, librement suspendue par
son centre de gravité, s’incline par rapport à l’horizon.
Le pôle nord dans nos pays, se dirige vers le sol : le pôle
sud est en l’air.
L’angle que fait le côté nord de l’aiguille avec
l’horizon s’appelle l’inclinaison : on le comptera positivement
au-dessous de l’horizon ; si c’était le pôle
sud qui fût en bas, nous dirions que l’inclinaison est négative.
L’inclinaison ainsi définie, est négative dans l’hémisphère
austral, du moins à une latitude suffisante. Elle est négative
à Rio-de-Janeiro ; elle est négative au Cap. Elle est nulle,
ce qui revient à dire que l’aiguille aimantée, librement
suspendue par son centre de gravité, se placerait d’elle-même
dans une position exactement horizontale, en une série de lieux
géographiques qui se trouvent sur une ligne qu’on appelle
l’équateur magnétique.
Cet équateur magnétique ne coïncide pas avec l’équateur
géographique et n’est même pas un cercle régulier
de la sphère ; néanmoins il ne s’écarte pas
trop de l’équateur géographique, il se tient au sud
de l’équateur sur le continent américain et traverse
le Brésil dans sa partie septentrionale.
Cet équateur magnétique, n’est pas fixe sur la terre.
Il peut osciller un peu, allant tantôt plus au nord, tantôt
plus au sud. Il paraît surtout être animé d’un
très lent mouvement de rotation autour de l’axe de la terre,
à la façon d’un anneau circulaire posé sur
une toupie qui ne se tient pas exactement verticale.
L’inclinaison magnétique était au 1er janvier 1901,
de 64° 55’ à Paris, de 66° 31’ à Dunkerque
et de 59° 58’ à Perpignan.
En tous les points de la France, l’inclinaison diminue actuellement
de 1’ à 2’ par an. La comparaison des observations
actuelles avec les observations anciennes qui datent d’un peu plus
de trois siècles, a conduit à penser que l’inclinaison
à Paris a passé par un maximum en 1666, et que depuis lors,
elle a diminué, et diminuera encore jusqu’en l’an 2114.
Dans ce laps de temps de 450 ans, l’inclinaison dans nos pays aura
diminué d’une dizaine de degrés, pour augmenter à
nouveau de la même quantité dans les quatre siècles
et demi qui suivent, et repasser par la même série de valeurs
successives au bout de 900 ans.
Cette vue de choses n’est qu’une première approximation.
L’allure qu’affecte la variation avec le temps des éléments
du magnétisme terrestre en France, n’est pas celle d’une
grandeur périodique simple, analogue à l’élongation
d’une branche de diapason qui vibre. Elle est plutôt comparable
à la pression en un point de l’air qui transmet un son complexe
ou un bruit. Le mouvement complexe peut en pareil cas, être décomposé
en une série de mouvements périodiques simples, de périodes
décroissantes : c’est l’explication qu’a donnée
Helmholtz du timbre des sons, par la superposition d’une série
d’harmoniques au son fondamental. Gauss a, de même, fait voir
que la distribution du champ magnétique à la surface de
notre globe pouvait être considérée comme due, non
plus à un aimant unique qui tournerait autour de l’axe du
monde en 900 ans, mais à une série d’aimants dont
les intensités d’aimantation sont de plus en plus petites
et qui tournent, eux aussi, autour de l’axe de la terre, mais avec
des vitesses variables.
Ces idées de Gauss on été reprises, en utilisant
les observations modernes, par le physicien suédois Carlheim-Gyllenskiöld
connu par ses travaux de magnétisme, et notamment par l’heureuse
exploration qu’il a faite, à l’aide de la boussole
et avant tout travail de sondage, des mines de fer de la montagne de Kiinenavaara,
en Laponie.
Carlheim-Gyllenskiöld, a montré que l’on représente
bien les observations magnétiques des trois siècles dont
on dispose, en superposant une série d’aimantations considérées
comme dues à autant d’aimants distincts et dont chacune accomplit
autour de l’axe de la terre une rotation complète en un période
de quelques siècles : 3 siècles, 5 siècles,7 siècles
pour les unes ; 14 siècles, 18 siècles, 31 siècles
pour d’autres. Pour celles qui tournent relativement vite, en 3
ou 5 siècles, il y aurait non seulement rotation, mais oscillation
dans la grandeur de l’aimantation pendant qu’elles tournent.
Pour celles des aimantations qui tournent plus lentement, en 20 ou 30
siècles, au contraire, il n’y aurait pas de variation de
l’amplitude de l’aimantation pendant leur rotation.
On conçoit qu’avec une pareille superposition complexe, on
arrive à retrouver le résultat fondamental qu’au bout
de 900 ans, on retombe à peu près sur le même état
magnétique du globe terrestre, mais cependant avec des différences
qui peuvent s’exagérer au bout de deux, de trois périodes
de 900 ans.
Les considérations théoriques, dira-t-on, quel intérêt
peuvent-elles représenter ? On n’a pas encore, bien loin
de là, une période entière de 9 siècles d’observations
magnétiques ; comment espère-t-on déduire quelque
chose de certain sur l’avenir magnétique ou sur le passé
magnétique lointain de notre globe ?
A coup sûr, une théorie fondée sur des observations
de trois ou quatre siècles seulement, et qui ne sont bien précises
que depuis un siècle environ, ne saurait prétendre nous
renseigner avec une absolue certitude sur ce qui s’est passé
il y a quelques centaines de siècles ou sur ce qui pourra se passer
dans une égale période de temps. Il n’en est pas moins
vrai que si cette théorie, comme c’est le cas pour celle
qu’a élaborée Carlheim-Gyllenskiöld, conduit
à des résultats qui, pour la période connue, cadrent
admirablement avec l’observation directe, elle présentera
un haut degré de probabilité.
Or, l’une des conséquences immédiates de la théorie
de Gauss et de ses successeurs est qu’elle nous donne un équateur
magnétique plus ou moins sinueux, plus ou moins ondulé,
mais en définitive, toujours compris entre le quinzième
degré de latitude nord et le quinzième degré de latitude
sud et par conséquent, toujours entièrement compris dans
la zone torride. De là résulte que dans la zone tempérée
de l’hémisphère nord, l’inclinaison doit avoir
toujours été positive, et qu’elle doit toujours été
négative dans l’hémisphère sud.
C’est ce qui explique qu’à l’apparition des
beaux mémoires de Giuseppe Folgheraiter sur l’aimantation
des poteries étrusques et pompéiennes et sur l’inclinaison
magnétique dans l’antiquité, les physiciens aient
loué l’ingéniosité de la méthode, et
mais aient manifesté un certain scepticisme à l’égard
du résultat fondamental.
Ce résultat, on le connaît. Folgheraiter a montré
que l’argile cuite , transformée en brique, est aimantée
d’une façon très faible, mais excessivement stable
: elle garde la direction d’aimantation du champ magnétique
dans lequel elle a été cuite. Un vase, cuit au four en position
verticale, garde une aimantation oblique, qui a la direction qu’aurait
eue l’aiguille aimantée de la boussole d’inclinaison,
au point et au moment où la cuisson a eu lieu. Si ce vase de terre
cuite s’est brisé, et si les débris sont restés
enfouis pêle-mêle durant des siècles, il est possible
de reconnaître que, dans chacun d’eux, la direction d’aimantation
est restée la même si on la rapporte au fragment remis en
place, tandis que cette direction varie de l’un à l’autre
de la plus régulière façon si l’on compare
les fragments divers tels qu’ils gisent dans la fouille.
C’est la preuve que d’être restés plusieurs
siècles, une fois cuits, dans une direction absolument quelconque
par rapport au champ terrestre, n’a pu modifier en quoi que ce soit,
dans les briques, la direction initiale de l’aimantation.
La comparaison de vases de diverses époques, allant du VIIe siècle
avant notre ère jusqu’au Ier siècle de notre ère,
l’a conduit à la conclusion que l’inclinaison magnétique
a été voisine de zéro au VIe siècle avant
Jésus Christ et a du être négative (entre 3° et
14°) au VIIe siècle.
Ce résultat contredisait sur un point essentiel les théories
de Gauss et ses successeurs.
On a fait remarquer, d’abord, que les nombres trouvés pour
l’inclinaison négative étaient toujours faibles (on
n’a atteint qu’une fois 14 degrés) ; ensuite que, pour
grande que fût la probabilité de vases cuits en position
verticale, on n’avait jamais trouvé le vase en place dans
le four du potier. Ces objections sont loin d’être décisives.
Il n’en est pas moins vrai qu’elles rendaient particulièrement
désirable la découverte de faits nouveaux destinés
à trancher, dans un sens ou dans l’autre, la question de
l’inclinaison négative.
Je crois avoir trouvé l’un de ces faits, dans l’étude
d’une carrière de brique naturelle ou d’argile
métamorphique, qui existe près du pont de Pontfarein
(commune de Cézens, arrondissement de Saint-Flour), et qui m’a
été signalée par mon confrère de la «
Haute-Auvergne », M. Vinay, ingénieur des ponts et chaussées
à Saint-Flour. Dans des communications antérieures, publiées
en collaboration avec M. Pierre David, j’ai appelé l’attention
des géologues et des physiciens sur les propriétés
magnétiques de cette brique naturelle qu’ont produite, dans
les régions volcaniques, les coulées de laves quand elles
sont venues s’épandre sur des couches d’argile. La
direction d’aimantation dans cette argile est, en général,
bien uniforme dans tout un banc ; elle est la même, ce qui est capital,
dans l’argile et dans la roche volcanique, basalte ou andésite,
qu’a donnée la lave supérieure en se refroidissant.
Et cette direction est, en général, très différente
de la direction que prendrait actuellement l’aiguille aimantée
au même lieu.
Dans une conférence faite à Aurillac, le 18 mai 1902, lors
du Congrès que tint dans le Cantal la Société des
Amis de l’Université d’Auvergne, j’avais donné
les premiers résultats des recherches entreprises par nous dans
cette voie. J’ai repris avec plus de détails cet exposé,
en insistant sur les résultats nouveaux, - et plus spécialement
sur celui que donne la brique de Pontfarein – dans une conférence
que j’ai faite à Liège, le 28 août dernier,
à l’Exposition Universelle, sous les auspices du Ministère
français de l’Instruction publique, qui avait chargé
un certain nombre de savants français d’aller exposer devant
ce public international les principales recherches scientifiques poursuivies
en ces dernières années dans les Universités françaises.
Je tiens à donner ici quelques indications pratiques qui pourront
intéresser ceux de mes compatriotes qui seraient disposés
à devenir pour moi, à l’exemple de certains d’entre
eux, des collaborateurs bénévoles.
Pour pouvoir étudier utilement la direction d’aimantation
permanente dans une couche d’argile cuite naturelle ou d’une
roche magnétique quelconque, il faut avant tout partir de la roche
en place. Un échantillon détaché de la roche ne sert
absolument à rien, si l’on n’a pas pris soin de repérer
son orientation par rapport au bloc dont il a été détaché.
Nous commençons toujours à dresser dans la roche à
étudier une surface bien horizontale, nous vérifions l’horizontalité
au niveau à bulle d’air. Comme l’échantillon
à détacher doit être amené à la forme
cubique et aux dimensions de un décimètre cube autant que
possible, il faut dresser une surface horizontale notablement plus grande
que un décimètre carré.
Sur cette surface on tracera aussitôt, à l’aide d’une
boussole de poche, la direction actuelle de l’aiguille aimantée
: on l’indique par une flèche, dont la pointe est tournée
vers le Nord magnétique. Avant de détacher le bloc, on prend
la précaution complémentaire de dresser, en s’aidant
du fil à plomb, une face verticale, qui sera par exemple perpendiculaire
à la direction de l’aiguille aimantée : ce sera, suivant
la disposition du bloc, la face Nord ou la face Sud. Cela fait, on détache
un bloc plus gros que celui qu’on veut garder, mais qui peut être
informe, et qu’on achève de tailler à l’atelier,
mais en se gardant absolument de faire aucune retouche aux deux faces
que l’on a dressées sur place. La seule et unique marque
que portera le cube finalement taillé est la flèche tracée
sur la face horizontale supérieure : on pourra par la suite soit
coller une étiquette, soit inscrire avec un pinceau un numéro
d’ordre ; mais on ne gravera sur la pierre rien autre chose que
la flèche marquée avant de l’avoir détachée.
L’échantillon cubique ainsi repéré est apporté
auprès d’un appareil très sensible que nous avons
à l’Observatoire, au sommet du Puy–de-Dôme, et
qui permet d’étudier son aimantation dans les diverses directions,
c’est dans le sens vertical de haut en bas, dans le sens Nord-Sud
et dans le sens Est-Ouest. Ayant les valeurs de l’aimantation dans
les diverses directions, on peut en déduire la grandeur de l’aimantation
totale, et aussi la direction de cette aimantation par rapport à
la verticale et par rapport au méridien magnétique actuel.
La grandeur de l’aimantation est généralement très
faible ; elle peut descendre à un millionième à peine
de l’aimantation d’un bon acier. Mais elle est suffisante
pour que la direction, qui est ce qui nous intéresse avant tout,
puisse être exactement déterminée. Il suffit pour
cela d’avoir un instrument assez sensible, ce qui suppose qu’on
l’emploie en un lieu où l’on n’est troublé
ni par des trépidations ni par des courants électriques
tels que ceux que donnent les tramways.
Si par malheur on laissait monter au Puy-de-Dôme un tramway électrique,
nous n’aurions qu’à plier bagage en ce qui concerne
nos observations magnétiques. Nous ne pouvons les faire à
Clermont-Ferrand.
Cela étant, lorsque dans un banc de brique naturelle, on trouve
une direction d’aimantation bien constante, on a tout lieu de penser
que cette direction est celle qu’aurait eue l’aiguille aimantée
à l’époque de l’éruption qui a cuit la
couche d’argile. Une première couche de brique, étudiée
à Royat, par Mr David et moi, nous a donné une inclinaison
magnétique de même sens que l’inclinaison actuelle,
mais plus forte : l’angle d’inclinaison est de 70 degrés
environ.
Dans une autre carrière étudiée, près du village
de Beaumont, aux environs de Clermont, l’inclinaison est plus voisine
de l’inclinaison actuelle : elle varie de 55 à 60 degrés.
Dans un certain nombre d’autres carrières bien étudiées,
parce qu’elles n’ont fourni que des échantillons plus
rares ou moins beaux, on a eu des résultats analogues.
A Pontfarein, j’ai bien retrouvé l’un des résultats
essentiels que nous ont donné constamment les autres carrières,
à savoir, que la direction d’aimantation est la même
dans le basalte qui est au-dessus de la brique et dans la brique elle-même.
Mais par contre, nous avons trouvé là une inclinaison négative.
La base supérieure des cubes de lave ou de brique agit comme un
pôle Nord, et non pas, comme c’est le cas pour les autres
carrières étudiées, comme un pôle Sud. La face
verticale des cubes de Pontfarein qui est actuellement du côté
Sud agit comme un pôle Nord.
En sorte que si la direction de l’aimantation donne fidèlement
la direction du champ terrestre à l’époque de la coulée,
nous pouvons dire que, à cette époque lointaine, c’était
bien encore le pôle alors dirigé vers le Nord, qui était
dirigé vers le bas, mais ce pôle était le pôle
opposé à celui qui prend aujourd’hui la direction
Nord. L’inclinaison négative, a ici une valeur d’environ
75 degrés.
Il en est ainsi sur chacun des échantillons étudiés
dont quelques-uns sont pris à des distances de 100 mètres
l’un de l’autre. Ici l’argile a été cuite
sur place, et n’a certainement pas bougé depuis la cuisson,
ce qu’on ne pouvait pas dire des vases du VIIe siècle avant
Jésus-Christ étudiés par Folgheraiter. Si un cataclysme
avait mis la brique sens dessus dessous, la brique serait actuellement
au-dessus du basalte et non pas au-dessous. Si une aussi formidable anomalie
était due à une cause purement locale, il en resterait probablement
quelque trace : on n’en trouve pas. Il semble donc bien qu’on
doive conclure que dans cette partie de l’Auvergne, à un
moment de l’époque miocène, l’inclinaison a
pu être négative.
Si, après discussion, ce résultat confirme, nous pensons
que l’on ne pourra plus, sans en tenir compte, tenter aucune explication
de l’origine et de l’histoire du magnétisme terrestre.
Bernard Brunhes |