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Comments parler province – et de quelle province ? – à propos d'un écrivain à l'âme nomade qui déclarait : “Quinze ans de France valent moins, je crois, pour l'enrichissement intérieur que cinq ans de n'importe où” et n'a cessé de partir. Il confiait : “J'ai plusieurs patries. J'habite de loin toutes mes patries, c'est ainsi qu'on les habite bien” (AA, 5). Car, “nulle part et partout déraciné”, comme l'écrit Ferny Besson, Vialatte est un perpétuel exilé, se situant, selon Pierre Jourde, “dehors, à côté de lui-même”. Et surtout, comment oser rapprocher l’écrivain de ses origines, au risque de soulever une fois encore l'irritant faux problème d'un régionalisme réducteur, qui ne concerne nullement une œuvre aussi libre et originale ? Mais pourquoi s'interdire de parler province quand on reconnaît, de “Ribert” à “Saugues-les-Bois”, une source mystérieuse liée à l'enfance ?
Enfance d'emblée vagabonde. Né “par inadvertance” à Magnac-Laval, il vécut successivement à Brive, Toulouse, Le Puy, Ambert, et pour finir à l'internat jésuite de Dôle dans le Jura. Il n'a cessé ensuite, par choix personnel – car “c'était un destin de son âme de ne se plaire qu'aux départs” comme il le dit de son héros Ligier-Lubin – de s'éloigner de l'Auvergne et d'y revenir. Il n'est donc pas question de limiter l'horizon de Vialatte à une province chère, sentimentalement, mais dont lui-même fait éclater le cadre étroit.
En maintes occasions, il y revint “toucher terre”, retrouver parents et amis, notamment Ambert et Henri Pourrat. La nostalgie du Livradois imprègne les lettres du pensionnaire du collège de Dôle, comme les textes écrits en Rhénanie par l’exilé de vingt ans : “O province […] C'est sur la vieille grâce de tes cantons que je veux cueillir les dernières fleurs du romantisme, à l'ombre des anciens collèges, suprême rempart du mystère, conservatoire des forces obscures” (Cahier AV, n° 18, 97). Il est indéniable que son œuvre eût été autre sans ce creuset qui, comme le Limousin pour Giraudoux, est une référence permanente.
Disons pour commencer qu'Alexandre Vialatte s'est lui-même prêté au jeu du prétendu régionalisme en consacrant à l'Auvergne et aux Auvergnats de nombreux textes partiellement réunis par Ferny Besson sous le titre L'Auvergne Absolue. Il y célèbre avec humour les volcans, les lacs et l'eau en bouteille, les villes, Clermont-Ferrand et sa vierge noire, les habitants ou les grands hommes de la province, et il s'amuse : “L'Auvergne est un pays où l'argent coûte cher”, les Auvergnats ont “des chandails superposés, les uns marron et les autres aubergine. Pour le quinze août, ils en enlèvent un. A la Toussaint, ils en ajoutent deux. A la fin de leur vie, ils sont devenus pure laine” (AA, 20). Mais il prend soin de détacher ce folklore d'un régionalisme local pour le rendre atypique, donc universel : “Ce qui fait le caractère de l’Auvergne, c'est son caractère auvergnat : son lit breton, sa musette écossaise”. La conclusion est on ne peut moins régionaliste : “être né quelque part, c'est être natif de l’Auvergne ; ou à la rigueur de Quimper”. Pierre Jourde, s’appuyant sur ces textes, a très bien analysé ce retournement :
“L'Auvergne est une province très folklorique, la plus folklorique de toutes, mais c'est aussi la forme a priori de toute province possible” (Cahier AV n° 23, 14). Alexandre suggère qu'il a fait lui-même un cheminement du même ordre : “J'ai appris à sept ans que j'étais un mammifère, autour de huit ans que j'étais un Auvergnat… Jusqu'à ce moment décisif, j’avais toujours pensé que l'Auvergne était un pays fabuleux inventé par ma tante Lucie pour y loger plus aisément quelques vieilles histoires de famille… J'ai connu depuis une Auvergne plus vraie… J'ai connu l’Auvergne absolue, dans sa haute mélancolie” (AA, 27-28)...
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