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Les premières chroniques

C'est en 1949, dans le journal L'Epoque pour lequel Vialatte avait rendu compte des procès des criminels de guerre nazis, qu'il s'essaya à la chronique. Or, paradoxalement, le héros de ses premiers essais fut un personnage de roman, “un obèse léger”, auteur de tous les maléfices et dont “le cri fondamental enregistré sur disque resta intraduisible”. Si nul n'avait vu de ses yeux l'inquiétant Monsieur Panado (puisque c'est de lui qu'il s'agit), personne ne pouvait être tranquille. “C'était une grande idée d'avoir trouvé en lui, écrit Vialatte, un responsable universel […] Monsieur Panado, dérivatif, répond au principe même de l’art. Il transpose le drame de l'homme”.
Panado s'affirme donc selon Vialatte comme une sorte de personnage virtuel, un personnage présent et absent à la fois. L'inquiétude qui naît de la seule pensée de la double nature – consistante et inconsistante – de Monsieur Panado (à la fois être et non être) en fait une angoisse latente. C'est le drame de l'homme qui se traduit, selon un mouvement contraire, par l'affirmation du Rien.

Panado et le drame de l'homme

Pierre Jourde, dans son ouvrage très fouillé L'Opérette métaphysique d'Alexandre Vialatte, explique : “Ce retour d'esthétique s'exprime ainsi : si ce qui existe avec le plus d'évidence se voit contesté, mis en doute (ainsi l'Homme), symétriquement ce qui n'existe pas prend les couleurs de l'évidence”.
Cette chronique est importante pour comprendre l'essence même de nombreuses autres qui suivront : “Le malaise Panado” (que l'on retrouve infiniment présent, d'ailleurs, dans le roman majeur de Vialatte, Les Fruits du Congo) sera toujours au centre du mécanisme dérivatif qui transpose “le drame de l'Homme”. D'ailleurs Panado ne répond-il pas à cette idée de Pascal lorsque celui-ci écrit dans Les Pensées : “La maladie principale de l’homme est la curiosité inquiète des choses qu'il ne peut savoir, et il ne lui est pas moins mauvais d’être dans l’erreur que dans cette curiosité inutile”.

Le drame de l'Homme entraîne ipso facto une interrogation capitale, celle du problème de la vie et de la mort. Problème incontournable, mais qui pose sans cesse à Alexandre de nouvelles questions sur le comportement de l'individu et qui, à partir de là, suscitera, de plus en plus fréquemment dans la chronologie de son œuvre, une réflexion profonde dans le but sinon de trouver, du moins d'approcher la vérité. Démarche essentiellement pascalienne, en fait, pour cet Auvergnat, fort en maths au départ, passionné pour les sciences de la vie et de la terre, sociologue, moraliste et qui fera enfin appel à la métaphysique pour “mieux ordonner sa pensée” et, aussi, pour conforter sa foi. Il ne faut jamais oublier, en effet, que Vialatte reçut une éducation chrétienne et qu'il resta toujours profondément croyant. Une attitude qu'il se plaisait à résumer par cette formule : “Je doute, donc je crois”. Or cette “nature de l’homme”, Vialatte la traduit de façon peu flatteuse dans les années 1951-52.

Le Jardin des Plantes

Déjà, dans les chroniques écrites alors pour Opéra, celles qui sont consacrées au “Jardin des plantes” (et où l'on voit pour la première fois apparaître la formule de conclusion “Et c'est ainsi qu’Allah est grand”), Vialatte – qui observe en fin zoologiste la faune de “ce boudoir de l’histoire naturelle” – s'interroge avec inquiétude et cependant une pointe d'humour :
“Tel est le Jardin des Plantes avec ses mammifères, ses inventeurs et ses serpents boas. On voudrait y vivre sa vie dans un grand élan poétique en face du petit renard fennec et de la chèvre de Babylone. Il n’y manque que l’Homme, ce rapace en jaquette entre le grand-duc et la vipère cornue : l’Homo Simplex, en tenue de bureau.”
Dans les chroniques suivantes, Vialatte continuera à s'étonner de tous les sujets d'inspiration que lui procure ce Jardin des Plantes. Pour lui, “le Jardin est civilisation, le Jardin est littérature, le Jardin est style”, et il ajoute “donc Mensonge !”. Mais il dit cependant, “pour montrer sa bonne intention”, tout le bien qu'il pense de la zoologie “quand elle prête sa grande voix aux vérités humaines”. Et il poursuit :
“Qui a dit : “La plupart des hommes meurent de chagrin” ? Bossuet ? Non, ce serait moins sérieux, il aurait l'air de chercher à prouver quelque chose. C'est la grande voix indifférente du zoologue. C'est Buffon, ce chantre du tatou, ce narrateur du tamanoir, ce portraitiste indifférent de la sauterelle ! C'est Buffon, ce compteur de fourmis. Remarquons d'ailleurs que si l'homme meurt de chagrin, c'est ce qui lui permet de tant rire. Quand rirait-on sinon quand on est triste ? Le bonheur ne sait être que béat.”
Serait-ce cet amalgame du chagrin et du rire, de la tristesse et de son contraire, qui conviendrait à la béatitude ?
Un dernier coup d'œil sur les leçons que l'on peut tirer de l'étude minutieuse des “Jardins des Plantes”. En fait, notons la distinction : Vialatte ne parle plus “du” Jardin, mais “des” Jardins. Tout simplement parce qu'un souvenir de jeunesse lui revient à l'esprit et qu'il se retrouve, avec trente ans de recul, dans le jardin public d'Ambert… ou au Jardin Lecoq de Clermont-Ferrand !
“L'été, à six heures du matin, nous allions y chercher l'œuf des cygnes. Ils le cachaient dans les buissons. Nous le leur transportions ailleurs, avec la cruauté de l'enfance. Ils le cherchaient à leur tour, affolés, et ne passaient plus leur vie qu’à le changer de cachette, d'ocuba en rhododendron. Ainsi Arvers cachait-il son mystère dans les ruines d'un sonnet classique ; ainsi, cachions-nous nos vertus, car nous étions à l'âge ingrat. Et la morale de cette histoire, c'est que les cygnes ont si bien roulé leur œuf qu'ils ont fini par en faire une omelette.”
Puis Vialatte conclut :
“C'est ainsi que la prudence humaine, à force de tracas et de vaines précautions, finit par meurtrir ce qu'elle aime, tuer l'espoir qu'elle transporte et briser ses prédilections.”
Beau commentaire, en vérité, que l'on peut appliquer, tout compte fait, à la société de notre temps. Vialatte était-il un visionnaire ? A coup sûr… Les lettres qu'il écrivait de Rhénanie dans les années vingt ne dénonçaient-elles pas, déjà, les prémisses de la montée du nazisme ? Et les reportages qu'il réalisa en Allemagne, en 1935, pour Le Petit Dauphinois et – ô ironie – pour Le Moniteur (journal clermontois de Pierre Laval) ne prévoyaient-ils pas un conflit mondial dans les cinq années à venir ?

 

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