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“Il y avait, pour Frédéric, dans le jeu des formes et des couleurs, des sorcelleries et des prestiges” (DJ, 34). Contrairement au narrateur de La Dame du Job, Vialatte partage le goût de ces prestiges. Dès sa jeunesse, il s’est essayé avec bonheur à ce jeu-là. Le coup de crayon du dessinateur en herbe donne fière allure au “sergent Bobillot” (CAV, n° 14) et, surtout, aux membres de sa famille finement caricaturée. Le groupe – les parents encadrant les enfants par rang d’âge – est accompagné de vignettes dans le style des almanachs, des calendriers ou des bandes dessinées. Dans le coin inférieur droit, le papier Job est déjà là. Le signataire, qui a 14 ans, allie sens de l’observation et fantaisie. Il y a un côté Christophe (“La Famille Fenouillard”) voire, par avance, un côté Cami (“La Famille Riquiqui” que Vialatte devait par la suite faire découvrir à son fils Pierre-Daniel).
En automne 1923, durant son séjour à Mayence, Vialatte avoue que, si sa veine poétique se tarit, il se “déverse en dessins semi-expressionnistes”. Le parallèle qu’il établit entre ces deux codes ne manque pas d’intérêt : “Les précisions doivent porter sur des choses différentes de celles qui de-vraient être précisées dans un poème. Ce n’est pas plus précis, ni plus vague, ce sont d’autres choses qui sont précises et d’autres choses qui sont vagues ; ça repose et complète comme de faire du canot après de la bécane”. Il décrit par le menu l’une de ses créations “sans relief comme un dessin japonais”, “tout en traits fins à l’encre”. “Seule, poursuit-il, la robe du personnage est rosée, semée d’as de carreaux ; c’est un Pierrot aux yeux chinois, avec une tête en œuf, des doigts longs […]” (Lettre à Pourrat, 16-10-1923, LR, I). La description scrupuleuse témoigne d’une conscience ferme des effets. De plus, les motifs du bric-à-brac et de l’hybridation (un hibou-cœur, un Pierrot asiatique), le sens du détail, un détachement souriant, tout annonce des aspects de son esthétique romanesque.
Par la suite, la création picturale restera marginale, aux sens concret et figuré de cet adjectif. Reste qu’on doit des images souvent drôles à ce goût constant de griffonner des petits croquis sur des lettres, des cartes, des dédicaces, des manuscrits… On est même admiratif quand on voit son père Ubu, énorme et aérien, que Pierre Jourde a mis en couverture de son Alexandre Vialatte, l’opérette métaphysique.
Les dessins non retouchés qui agrémentent les écrits sont à rapprocher, mutatis mutandis, des “pantins” de Kafka qui “sautent en tous sens à chaque pas qu’on fait sur la pelouse typographique”. Vialatte les analyse dans une chronique qui s’ouvre sur la question “Comment faut-il illustrer Kafka ?”. La teneur des graphismes au trait noir est finement justifiée :
“Enfants du nous qui n’est pas nous. Faune exotique et dont l’humanité consiste à être extra humaine […] Reste que ces pantins […] font partie des images que suscite son intraduisible climat. Graphiquement intraduisibles, car Kafka est, pour ainsi dire, le type même du “désillustrateur”, il se rature à mesure qu’il dessine et désincarne à mesure qu’il crée.”
Armé de sa seule plume d’écrivain Vialatte possède un authentique talent de portraitiste. Quelques mots lui suffisent pour croquer son sujet surtout s’il ajoute le sel d’analogies aussi insolites que pertinentes. Ici, la fantaisie poétique éclate dans le filage des rapprochements saugrenus :
“Mon âme s’étant mise en accent circonflexe
Ça me gênait un peu pour passer mon gilet.” (CAV, n° 14, “Poèmes”)
Là, c’est la dégaine d’un animal du désert qui se trouve entièrement contenue dans cette courte phrase : “Un chameau avec toutes ses bosses, son col de cygne, son nez morveux et sa mine dédaigneuse de vieille dame outragée” (CDB, 129). La technique de Vialatte est parfois l’équivalent des portraits composites d’Arcimboldo qui agglomérait des réalités disparates pour représenter un visage allégorique : “Les grands avares ont la tête de Voltaire sur un corps de lapin écorché” (EI, 107) ou cette description succulente : “Les chiens jaunes et courts ont l’air de jésus de Morteau sur des pieds Louis XV avec la tête de Churchill” (EAEG, 39). Bien vu, bien rendu. Juteux et juste à la fois, du moins pour la finesse analogique des formes car, contrairement aux portraits arcimboldesques, aucun rapport logique n’existe entre les parties et le tout.
Vialatte accueille avec constance des plasticiens soit dans les fictions (à titre de personnages) soit dans les chroniques (parce qu’ils intéressent l’histoire de l’art). Manuel Ferraci et Erna Schnorr, Frédéric Lamourette, pour s’en tenir à eux, dessinent ou peignent. L’inspiration et la manière caricaturale de Ferraci (cf. l’allusion à Grosz, écrit “Gross” dans le roman) ont le don d’irriter le principal qui révère d’autres canons esthétiques (BT, 30-31). Quant à Erna Schnorr, artiste professionnelle, “elle peignait […] avec une spontanéité dans l’artificiel qui faisait de ses toiles des choses uniques : une lutte périlleuse de l’art, un prodige d’équilibre entre le réel et l’impossible” […] Cette spontanéité enfantine avait séduit un vieux crocodile du commerce” (BT, 37).
De Frédéric dans La Dame du Job le narrateur écrit : “Outre le thème de l’express et celui de la porte qui s’ouvre, il dessinait souvent à cette époque-là un enfant atteint de la rougeole, avec une technique barbare et primitive dont il essaya par la suite de garder certains procédés” (DJ, 34). Pour approfondir cette question, qu’on se reporte aux belles pages d’Alain Schaffner dans Le porte-plume souvenir, Alexandre Vialatte romancier (106-111). […]
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