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Un des premiers projets littéraires de Vialatte, à l’époque où il était secrétaire de rédaction à la Revue rhénane, fut de constituer un recueil de textes intitulé Panoptikum. Or le mot Panoptikum, en allemand, signifie “musée de figures de cire”. Ce titre me semble révélateur d’une certaine conception du personnage chez Vialatte, qui ne se limite jamais à une recherche de la mimésis psychologique ou sociale. Le personnage est avant tout une figure. Le mot, de la famille de “feindre” (du latin fingere, fictus : “modeler dans l’argile, reproduire, imaginer, inventer”), déploie chez lui tout l’éventail de ses significations. La figure chez Vialatte, si elle conserve toujours un ancrage mimétique dans le réel (“reproduire”) se présente aussi comme une fiction (“imaginer”, “inventer”) et comme une création humaine (“modeler dans l’argile”).
Le romancier britannique E.M. Forster, auteur de La Route des Indes, distinguait dans son livre Aspects du roman les personnages plans (“flat characters”) des personnages en relief (“round characters”), dotés d’une psychologie susceptible d’évolution. Cette distinction ne suffit pas à rendre compte du statut des personnages dans l’œuvre de Vialatte. Les personnages plans que sont les personnages-marionnettes, fantoches privés de vie, y contrastent étrangement avec la profondeur surnaturelle des figures mythologiques (créée pourtant par une illusion d’optique). Les personnages en relief traditionnels du roman réaliste que sont les protagonistes tendent alors à s’effacer pour s’identifier à la voix qui gouverne le récit – celle du narrateur – ou pour entrer dans le monde de la représentation – comme Frédéric Lamourette pénétrant dans le livre de géographie au moment de son départ pour l’Indochine.

Les personnages-marionnettes

Le comique des récits de Vialatte repose souvent sur le caractère machinal d’un personnage extravagant, sorte de marionnette autour de laquelle la fiction s’élabore. Comme Daniel Sangsue parle de “récits excentriques” à propos de certains textes de Gautier, Nerval, Nodier et de Maistre, on pourrait parler de “récits à personnage excentrique” à propos des livres de Vialatte. Dans une lettre à Henri Pourrat du 8 mai 1926, Alexandre Vialatte présentait ainsi son ambition d’écrivain :
“Fabriquer des silhouettes comme celles de Cadet Rousselle et de tous ces héros de chansons : des types qui vous hantent par ce qu’ils ont de schématique, de définitif et d’ahurissant : des hallucinations précises. Le tout dans un milieu rustique et solide où les gens sont obligés de traiter ces hurluberlus comme des vrais voisins, des vrais contribuables, des vrais marchands, des vrais médecins. Des fantômes qui paient des impôts et qui portent des bretelles.”

Peut-être faut-il voir ici, comme le disait Vialatte à propos des “Honorables Gentlemen de la Grande Nuit” dessinés par Frédéric dans Les Fruits du Congo, l’introduction “dans [le] monde du volume [de] l’univers plat de la simple surface”…
Certains personnages plans jouent un rôle considérable dans les romans, déformant en quelque sorte le récit autour d’eux par leur force de gravité. Il s’agit presque toujours de personnages masculins (des pères, des aînés ou des maîtres) exerçant leur autorité d’une manière désastreuse. Leur parenté est attestée par un certain nombre d’accessoires ou de manies – obéissant au principe du rire bergsonien : le “mécanique plaqué sur du vivant” –, comme si Vialatte élaborait, à partir d’un nombre limité d’éléments les alliages qui donnent naissance à ses différents personnages, qu’ils soient grotesques ou dérisoires.

La marionnette sinistre

Quiquandon est le premier membre de cette famille d’aînés, à laquelle appartiennent aussi le M. Milch de Salomé et le Théo Gardi des Fruits du Congo. Tous trois ont en commun un certain nombre d’attributs (crâne chauve, origines en Europe centrale). L’aspect grotesque du professeur d’allemand nihiliste imprégné de Schopenhauer, son “pas automatique et lent”, ses liens étroits avec la mort l’empêchent de devenir entièrement risible, comme en témoigne par exemple sa première apparition :
“Cette face blanche, ces lunettes noires comme des orbites de mort, ce sang, cette allure de colporteur fantomatique. On l’eût dit sorti fraîchement d’un cercueil pour aller faire peur aux gens dans les campagnes.”
Les adolescents sont fascinés par Quiquandon parce qu’il semble incarner la révolte face à l’autorité poussiéreuse et à la tradition du collège ; ils ne comprennent que progressivement son caractère obsessionnel et mortifère. Si le personnage-marionnette est comique, c’est précisément parce qu’il se situe à l’intersection d’une parole hypertrophique et de réalisations insignifiantes ou désastreuses. L’enseignement de Quiquandon conduit ainsi, dans La Complainte des enfants frivoles, à la mort d’Armand Lamourette.

L’éducateur impuissant

Le Principal du collège, surnommé Karl Marx, fait figure dans le premier roman de Vialatte, de contrepoint inoffensif à Quiquandon, – ouvrant ainsi dans l’œuvre une lignée de personnages d’éducateurs bienveillants mais dépassés. Son extravagance est limitée : elle consiste à jouer du cor de chasse en cachette et à se vêtir de coiffures incongrues (bonnet de police, béret de marin). Karl Marx est l’ancêtre du M. Fougerat de Camille et les grands hommes qui, au moment du renvoi de la jeune fille, lui intime de “songe[r] à tous ces grands classiques !”, et aussi du principal des Fruits du Congo, M. Vantre : “[la] première classe [de M. Vantre] fut pour nous dire que nous étions là comme des frères et que c’est “comme une huile qui vous coule sur la barbe” ; car il ne reculait devant aucune métaphore, et il en puisait dans la Bible”. M. Vantre mime ensuite à ses élèves la chasse au tigre royal à laquelle il a assisté “sur les rives de la Dordogne, dans ses immenses propriétés” et joue “au cours des classes de latin la scène du pacha visitant son harem” ! Le contraste entre le caractère terriblement banal de l’existence des professeurs et cet amour effréné du grandiose offre aux adolescents un autre type de contre-modèle. [...]

 

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