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Apprivoiser le reflet

Il semble bien que tout ait commencé “au pays des amis d'enfance, un pays fait pour le songe”, dans une époque grandiose où les ruelles des vieux bourgs du Livradois laissaient planer encore des sortes de secrets.
En ces temps-là, un certain Hector Granet, greffier en retraite à Viverols, Puy-de-Dôme, conservait son père dans l'alcool, “comme une vipère de pharmacie”, dans un cercueil zingué. “Pour ne pas le perdre de vue”, Hector avait pris soin d'y faire aménager une lucarne. Il suffisait de taper au carreau "pour faire remonter ce père, comme une épave remonte à la surface de l'eau. Le mort collait le nez à la vitre. Cette indiscrétion du trépas était une chose impressionnante".
Interroger l'au-delà, déchiffrer ses mystères, expliciter le néant, tel était le souci d'Hector Granet, l'œil collé à la lucarne. A quelques pas de là, le garde champêtre du pays, Louis Terrasse, officier d'Académie, réalisait “un rêve obsédant”, en inventant “la peinture hydro-baro-chronométrique”, assemblage de morceaux d'os, de nacre d'huître, et de corozo de bouton de culotte, jouant des heures du jour et des couleurs du temps. Sept tableaux en un, où les couleurs de l'arc-en-ciel se trouvaient toutes apprivoisées. “Œuvre inclassable” où l'artiste ne faisait que travailler sur le reflet, sept fois changeant :
“De beaux nuages irisés flottaient sur un ciel rose, ou vert, suivant l'angle de la lumière. C'était un émerveillement. Son rêve, ce chatoiement de nacre et de lumière décantée, cette échelle subtile de ton, ces irisations éphémères, Terrasse les servait avec ascétisme. Je l'ai vu arrêté, un jour, devant l'arc-en-ciel d'une cascade. Il avait l'air préoccupé de cette concurrence déloyale… de cette eau qui tissait l'arc-en-ciel sans peine.” (1)
On quittait Viverols et cette poésie, pour aller rencontrer, à Marsac-en-Livradois, “deux magnifiques personnes, les Demoiselles Comte, qui ressemblaient à Louis XI et à François l er (un Louis XI plus étoffé et un côté père de famille qui manquait à l'original)”. Elles menaient une vie sans tapage “semée de menus triomphes locaux, dans des concours de bicyclettes fleuries”. Transcendée par la fleur, la bicyclette, avec son guidon de coquelicots “et ses pédales d'aimez-moi”, s'exposait sur le billard du petit café qu'elles exploitaient dans le bourg. Peut-être certains eussent-ils payé pour voir ? Il n'est pas interdit de penser, qu'à tant se poser la question, Lucie Comte, la cadette, sentit germer dans sa tête l'idée “de la grande idée”, l'idée “d'un musée de l'objet quelconque”, où l'on irait pour ne rien voir ou pour tout voir. On en sortait lourd de pensée, “un peu gêné dans sa philosophie”.
Qu'a-t-on vu ? Mais que n'a-t-on pas vu ? Pour moins d'un euro :
“Un rêve au ras du sol. Un vrai billet de cinq francs sous globe, et les monnaies les plus récentes, tout ce qu'on a soi-même dans sa poche, mais encadré, serti, soclé, couché sur velours ouatiné, étiqueté en ronde et en bâtarde… Deux faïences d'hygiène parallèles, blanches à fond bleu, sujet fleurs et feuillages avec une chaumière romantique. Un Dieu Mars, très ressemblant, en faux bronze artistique, avec au cou, une étiquette comme une boite de facteur, “à notre chère marraine, ses trois filleuls reconnaissants“... un buste récent de Thémistocle… Dans une petite salle à part, un sanctuaire plus intime, des œufs d'oiseaux, quelques chasubles, et les œuvres d'Henri Pourrat… Rien qui ne vous baratte mieux la cervelle par l'inattendu du spectacle et le gratuit du merveilleux.” (2)
Tel fut le musée de Lucie Comte, non point antimusée, ni musée de musée, mais musée de l'idée de musée. N'y voyait-on pas en effet la chose commune à tous les musées de la planète, la transfiguration de l'objet par la vitrine ? Apprivoiser le reflet, qui vous montre l'envers du tapis, telles furent les leçons simples mais fortes léguées à Vialatte, par Granet, Terrasse et Lucie Comte. Apprivoiser le reflet, qui vous fait pénétrer, tel un spéléologue, au plus profond des êtres et des choses, pour en révéler les mystères et y découvrir des trésors. C'est à cette “école buissonnière” que Vialatte s'est formé à l'art de la transfiguration des objets qui les fait resplendir jusqu'à la virtualité, tant il est clair que l'irréel, l'impalpable prennent alors toute la place. D'où cet usage, chez Vialatte, de la lucarne, du verre, de la vitre, ou de l'eau, comme interface avec le monde. D'où l'extase devant “les vitrines enjoliveuses”.

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