
Correspondance(s), l’ouvrage édité Au Signe de la Licorne, est un objet insolite – à l’image de l’amitié facétieuse de deux maîtres de l’art du paradoxe, à l’image aussi de leurs échanges, entre correspondance intime et notoriété publique, qui mêlent dans un joyeux désordre lettres, croquis, textes et autres présents incongrus. Entre Jean Dubuffet, l’artiste turbulent et iconoclaste, et Alexandre Vialatte, l’écrivain des trouvailles les plus saugrenues et des nuances les plus subtiles du dictionnaire, le dialogue engagé en 1947 s’est poursuivi de surprises en surprises, sur tous les supports et sur tous les tons, pendant plus de vingt ans.
Leur rencontre avait été provoquée par des astres fort capricieux : alors qu’ils fréquentaient l’un et l’autre les ateliers et les cafés de Montparnasse depuis les années trente, alors que Jean Paulhan, qui régnait sans partage dans le Paris littéraire et artistique, avait imaginé dans l’immédiat après-guerre des présentations officielles rue Sébastien-Bottin, le hasard seul les réunit un beau jour de 1947, autour de Sibille, égérie extravagante d’un petit cénacle farfelu de la rue de Vaugirard. Leur amitié eut toujours pour territoires de prédilection ces mar-ges troubles, à l’écart des hauts lieux de la sociabilité mondaine : aux salons parisiens ils préféraient le charme provincial ; au sérieux des grandes batailles littéraires et artistiques, ils opposaient la bouffonnerie malicieuse et les joies de l’irrévérence.
Au printemps 1954, un périple entre Paris et Clermont-Ferrand leur révéla l’exotisme inattendu du Morvan ; pour le peintre comme pour l’écrivain, cette découverte fut décisive : Jean Dubuffet pratiqua dès lors la sculpture “morvandelle”, tandis qu’Alexandre Vialatte inventait dans les textes de ses articles un “Morvan Parallèle”, décor improbable d’un feuilleton palpitant dédié aux aventures de l’artiste. Une frénésie épistolaire sans précédent agitait les deux compères : les confidences de Jean Dubuffet et le détail de ses expérimentations et autres travaux morvandiaux trouvaient immédiatement une transposition hilarante dans les textes d’Alexandre Vialatte, où se mêlaient anecdotes, extraits de lettres et allusions obliques. Si leurs lettres donnent à voir, simultanément, le quotidien des recherches plastiques du peintre et les archives de la création de l’écrivain, l’alternance des lettres intimes et des textes destinés à la presse permet de mesurer les méandres et les arabesques de leur dialogue complice et amusé.
A partir de 1956, changement de décor : c’est désormais la Provence, et son encombrant pittoresque, qui devient le terrain de leurs jeux. Jean Dubuffet, de chantier en chantier, a bouleversé la paisible bourgade de Vence, pour y planter ses ateliers et son invraisemblable “jardin vertical”. Alexandre Vialatte goûte les extravagances architecturales et les fantaisies botaniques de son ami. Leurs lettres, comme les toiles du peintre, comme les colonnes de La Montagne, grouillent d’espèces végétales saugrenues, de papillons multicolores et de matières précieuses et frémissantes, au fil des compositions de l’artiste, au gré des caprices de l’écrivain. De part et d’autre, la surenchère est de mise, dans l’invention jubilatoire et dans la quête du détail rare. Les expositions de Jean Dubuffet se succèdent, les chroniques d’Alexandre Vialatte aussi : on ne sait plus guère qui s’inspire de l’autre.
Dans les années soixante, tandis que Jean Dubuffet, au faîte de la gloire, occupe le Louvre, Alexandre Vialatte décline sa nostalgie du temps des scandales et des fantaisies. Les dernières expérimentations de l’artiste, L’Hourloupe et autres paradis artificiels en polystyrène expansé, provoquent sa perplexité ; il poursuit néanmoins vaillamment, dans les pages de La Montagne, sa “chronique incompétente des arts” : en “profane”, il propose une lecture délibérément malhabile, savamment candide, des avant-gardes artistiques – et de “l’aventure” Dubuffet en particulier. Si les échanges désormais sont moins frénétiques entre les deux amis, un certain “petit personnage aux yeux jaunes”, échappé jadis d’une toile de Jean Dubuffet, court toujours, d’une lettre à l’autre, d’une chronique à l’autre, avec ses réserves de malice et de plaisanteries.
De leurs rencontres et de leurs discussions, de leur dialogue ininterrompu, restent de beaux souvenirs : plus de trente lettres inédites, les textes de divers articles comme autant d’excroissances, de prolongements ou de rebondissements de la correspondance intime, des croquis et des œuvres, des photographies enfin. Témoignages, pièces d’archives et iconographie éclairent les circonstances et les grands moments de cette singulière amitié : la préface du volume, offerte par le romancier Walter Lewino, raconte les ateliers de Montparnasse après-guerre, les fantaisies de Sibille rue de Vaugirard, et la rencontre d’Alexandre Vialatte et de Jean Dubuffet. Rencontres, allusions ou coïncidences, les péripéties d’une complicité de vingt ans sont données à lire, à méditer et à contempler…
Delphine Hautois, Marianne Jakobi.
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