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Il n'est pas donné à tous les hommes de se mesurer vraiment à l'infini friable du désert. Vialatte a eu ce privilège. La vie ou les livres lui ont permis de connaître cette patrie de la solitude exaltée où l'on doit, d'une part, se méfier des ramages des mirages et, d'autre part, tendre l'âme à une voix profonde.
Le désert - sous les formes du désertique et du déserté - est suffisamment évoqué dans l'oeuvre pour mériter une attention critique soutenue. Il est des lieux, comme l'écrivait Barrès dans La Colline inspirée, "où souffle l'esprit". Cette expression est reprise sans référence par Vialatte (dans une chronique, CM, I, 969) (1) à propos de lieux privilégiés comme le puy de Dôme - cité d'ailleurs par Barrès -, à propos de l'Auvergne ("L'Esprit souffle sur ses prairies", AA, 32) (2), et, précisément, du désert ("l'esprit souffle sur lui", DHN, 131 et CM, II, 321). Il est donc légitime de s'interroger sur la place et l'aura d'un tel lieu dans l'imaginaire de l'écrivain.
Dans un texte souvent cité, Vialatte a confié que le désert était au nombre de ses patries : "[J'en ai plusieurs] : l'une au bord d'un grand fleuve, au coin du désert et de la rue Tanta, l'autre au bord d'un autre désert, l'autre au bord d'un autre grand fleuve, d'autres enfin sur des montagnes et des lacs."

Déserts foulés

Vialatte, à quelques mois d'intervalle, a pu voir de près deux déserts, en Algérie et en Egypte. Au printemps 1937, il se rendit avec Hélène pendant quinze jours à Ghardaïa puis fut nommé, le 8 septembre suivant, professeur au lycée franco-égyptien d'Héliopolis. Il devait y rester jusqu'à l'été 39. De ces séjours, il existe plusieurs échos dans différents écrits (lettres, récits, chroniques et articles (3)). Ces derniers ayant été, en 2002, recueillis dans Au coin du désert.
C'est sur l'Egypte, pays d'un long séjour, qu'il a été le plus loquace. Il habitait à la frontière de la ville et des sables comme il l'exprime en un élégant parallèle filé : "Au coin de l'infini et de la rue la plus fréquentée. Ma fenêtre donnait sur la rue, mon perron donnait sur le vide ; ma fenêtre sur la vie, mon perron sur la mort ; ma fenêtre sur le temps qui passe, mon perron sur l'éternité" (ACD et CM, II, 322). On le sent ému par ce grand écart à portée de regard, par cette stéréoscopie existentielle qui débouche sur une expérience de métaphysique concrète. Une telle promiscuité antithétique - qu'il fédère en la nommant - l'inspire profondément parce qu'il a sous les yeux, devant l'âme, la coprésence à l'horizontal de ce qui est vécu, senti, pensé d'ordinaire à la verticale : surface/profondeur, apparences/réalité, agitation/calme. Le désert, c'est comme du fond en surface.
Dans une série d'articles publiés par L'Epoque ou Le Petit Dauphinois, l'écrivain a décrit avec verve et délicatesse le paysage égyptien et ses constructions. La figure imposée et imposante des pyramides stimula son goût pour la métaphore originale : "métronomes démesurés, elles battent immobilement la cadence de l'être dans le vide" (ACD, 52). Comment traduire avec plus de densité l'alliance de l'espace et du temps dans cette civilisation que Malraux, plus tard "[remerciera] d'avoir inventé l'éternité" ?
Les autochtones ont droit à une noble sympathie de la part de Vialatte qui s'émerveille, à juste titre, de la bonne entente régnant au Caire entre des êtres venus de pays différents. Bien des pages sont un éloge du métissage contre les inepties dangereuses des gobinistes et autres racistes. Le lecteur apprécie les reportages vivants et drôles où l'écrivain joue parfois le huron. Il garde en mémoire la superbe page sur le "fellah égyptien" (op. cit. p. 80) (4).
A la gent humaine, il convient d'ajouter les animaux comme le dromadaire "monstrueux, compliqué, grêle et déhanché, fait de morceaux qui vont mal ensemble, [qui] vient balancer son col de cygne et promener ses pattes de sauterelle sur la route de l'aérodrome avec l'oeil dégoûté et la lippe dédaigneuse d'un examinateur blasé" (ACD, 20). La fantaisie et la justesse se donnent conjointement libre cours : "Un dromadaire défile tout entier avec son cou, sa bosse, ses quatre pattes, ses courbes, ses ressorts, ses articulations qui évoquent la sauterelle et la voiture d'enfant". La chèvre n'est pas oubliée, peu regardante sur le chapitre de la nourriture, broutant "sans véritable enthousiasme, le fait-divers de quelque journal semé là par le voyageur" (ACD, 19). L'exotisme ramène parfois Vialatte à ses racines : La chèvre égyptienne lui rappelle la chèvre auvergnate qui mange la pouzzolane et, inversement, une chèvre romanesque "avait l'air si affamé qu'on l'appelait l'Animal du désert" (CEF, 20).
Le séjour égyptien a manifestement marqué l'âme de Vialatte, d'autant plus que son goût d'exotisme n'en fut pas éteint. Il devait réfuter bien plus tard, dans une chronique, l'idée de Valéry : "L'essentiel de l'Orient, c'est de n'y être jamais allé". Il tint au contraire à rappeler qu'il découvrit, malgré tout, "la majesté originelle de l'Orient" : "J'ai habité longtemps à cent mètres d'une tribu de nomades qui vivaient de rêve et de poussière fine dans le désert le plus sec du monde" (CM, I, 122).

Des récits de fiction, achevés ou en gestation, ont gardé certaines traces des déserts rencontrés de visu. On pense d'abord et essentiellement au Fidèle Berger. Vialatte hésita, comme à son habitude, sur le titre au point de demander son avis à Jean Paulhan : "Que préférez-vous comme titre : Le Fidèle Berger ? Le Brigadier Berger ? ou Khamsin (c'est le vent de sable) ? Mais Khamsin fait un peu tempête de cinéma et a l'air de miser avec trop de facilité sur l'exotisme. De plus, ce sera mal prononcé (il faut dire à peu près "rhamsin"). Mais c'est bref et pertinent". (30-8-1942, Corr. V-P, 121-122). En plus du nom égyptien du simoun Vialatte avait pensé à Qui-perd-gagne. Le premier titre proposé fut conservé parce que Paulhan l'avait jugé "parfait" (lettre du 16-9-1942). Néanmoins, "Khamsin" aurait été "pertinent". Pourquoi ? C'était manifestement un souvenir impressionnant du séjour égyptien : "Quant au vent de sable, au "khamsin", il s'annonçait quelque temps à l'avance par un ciel bas, une atmosphère cuivrée ; l'air devenait étouffant, l'asphalte insupportable ; on ne voyait plus à dix pas. Lorsque le vent venait, le sable entrait partout. J'en ai trouvé, rentrant chez moi après quarante-huit heures d'absence, toutes portes et volets clos, des couches suffisamment épaisses, sur les meubles, pour être modelées par le vent. Mon bureau était couvert de dunes, pareil, en petit, au désert qui ressemble, vu d'avion, à un morceau de lune" (ACD, 70). [...]

 

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